La nature du changement : premier ou second ordre ?

Le changement de premier ordre

Les changements peuvent être plus ou moins profonds.

Ils sont de premier ordre dans le cas où il s’agit de la même chose mais autrement. En voici Quelques exemples :

- lorsqu’on promeut l’égalité entre les hommes et les femmes au sein d’une organisation, on n’y transforme pas pour autant les rapports hiérarchiques ni la rationalité qui règnent par ailleurs en son sein. Un nombre grandissant de femmes à la tête de structures où auparavant il n’y avait que des hommes ne signifient pas pour autant que les structures concernées seront moins inégalitaires, moins hiérarchiques, ni même, peut-être, moins brutales. En effet, la présence de femmes aux postes de direction ne transforme pas nécessairement de facto la manière dont fonctionne le pouvoir ou la décision au sein des structures qu’elles dirigent désormais. Comme c’est souvent le cas en matière de pouvoir, le changement n’est que de forme : des femmes font aujourd’hui ce qu’auparavant seuls des hommes faisaient. Si c'est le cas, la féminisation du leadership n’est qu’une évolution de forme, elle illustre un changement de premier ordre : ni la manière d’arriver au pouvoir, ni la façon de le concevoir, ni celle de le gérer n’ont forcément changé. Si au contraire, à l'occasion de ce changement, un travail est réalisé sur la rationalité qui règne dans les rapports au pouvoir, on se trouve dans un changement de second ordre.

 

- lorsqu'on trie ses déchets, on ne transforme pas automatiquement ni peut-être sensiblement ses manières de consommer. On peut en faire toujours plus, en triant de manière de plus en plus sélective, en multipliant les différents type de sacs, sans que cela n'empeche de consommer toujours plus.

- Et comme le dirait Gueluck ce n'est pas parce qu'on met de l'essence sans plomb dans sa tronçonneuse que l'on est plus écologique

Le changement de second ordre

Avec les changements de second ordre, il s’agit d’autre chose : des bases différentes, des logiques autres, parfois radicalement autres, des significations nouvelles entrent en jeu et font une différence. Le « autre chose » rompt avec le « même autrement ». On parle à ce propos de rupture ou de discontinuité entre un « avant » et un « après ». Par exemple, pour la gestion d’associations, si les dirigeants sont désormais élus sur la base de leurs compétences, et non plus comme auparavant simplement parce qu’ils sont les plus âgés, les plus riches, les plus diplômés ou les plus réputés, on découvre une différence dans la nature du pouvoir. Dans ce cas, en effet, ce ne sont plus les attributs des personnes qui ouvrent la voie du pouvoir (l’âge, la richesse, la réputation,…) mais des qualités humaines abstraites qui ne se donnent pas à voir sans débat. Ainsi des changements importants ont été observés en l'espace de quelques décennies dans les conceptions de l'enfant, de la mère, du père, de la parentalité, qui aujourd'hui ont des répercussions sur nos façons de faire famille, de faire école...

 

Un exemple vécu

L’histoire se passe au Mali dans un village dogon de la falaise de Bandiagara où l’un d’entre nous était en appui à un vaste programme d’améliorations des activités génératrices de revenus des femmes pour la coopération allemande. Après 7 ans d’un accompagnement réussi, où les effets sur l’augmentation des revenus étaient parfaitement démontrés, les femmes continuaient à demander un appui pour la scolarité et la santé de leurs enfants. Les échanges avec ses femmes vont permettre de mettre le doigt sur un mécanisme souterrain ignoré par le projet : à partir de quelques questions simples sur la structure de leurs dépenses de ménage, les femmes vont faire ressortir l'ampleur des achats en pagnes et produits de beauté. Le processus de questionnement sur ‘ce qui les empêche’, va leur permet de mettre elles-mêmes des mots -  et donc une pensée - sur un mécanisme important largement inconscient dans toute la région : la rivalité entre femmes dans le paraître, pour exister dans cette société. Une rivalité efficacement nourrie par un projet extérieur qui propose une augmentation égalitaire des revenus dans cette grande association de femmes.  A partir du moment où elles vont en prendre conscience, les femmes vont comprendre qu’elles n’ont d’autres issues que de travailler sur elles-mêmes. Elles vont alors prendre une décision : aller le vendredi même au marché, habillées le plus communément possible, pour affronter le regard des autres.

Quelques questions, auront suffit à les mettre sur les voies d’un changement d’un tout autre ordre. Un changement dans les représentations, les imaginaires, les façons d’interagir dance qu’on appelle le « faire société ». Un petit quelque chose, presque rien, mais qui va faire une énorme différence dans leur propre parcours d’émancipation.

Et qui va éviter au "projet" d'en faire toujours plus, de la même manière ou autrement .

 

Pour aller plus loin

Notre conception du changement