Changement et développement ont toujours fait bon ménage, au point parfois de se substituer l’un à l’autre. Pourtant, aucun de ces deux concepts ne propose de réponse immédiate à ce qu’il signifie.
1- La position classique : du développement exogène au changement endogène
Longtemps le développement s’est résumé à une entreprise de transfert massif de savoirs, d’instruments mais aussi de ressources symboliques et culturelles en provenance de l’Occident. Se développer, et donc changer, signifiait alors simplement s’occidentaliser. C’est pourquoi la question des finalités et du sens était si promptement évacuée. Changer revenait essentiellement à "devenir comme eux", à rentrer dans le modèle proposé de l’extérieur.
En dépit des apparences, une telle position a encore largement droit de Cité aujourd’hui, sans doute même n’a-t-elle jamais été vraiment écartée du référentiel du développement. Pourtant, dès les années 1980, une alternative qui se voulait radicale, a émergé et a fini par s’installer de plein droit dans le concert des idées, celle qui consiste à penser le développement, et donc implicitement le changement, au départ de l’histoire et des réalités locales ou nationales. Le changement est alors perçu comme venant de l’intérieur. C’est ainsi que promouvoir les initiatives et les innovations locales est devenu un nouveau leitmotiv et le cadre de référence naturel pour un nombre grandissant de programmes. Cette position allait de pair avec le souci majeur de la participation de tous et de toutes aux efforts de développement.
Quelle que soit la position adoptée, la notion même du changement, le sens même d’une telle perspective en dehors de la sphère occidentale, et donc dans le monde du développement, n’a guère fait l’objet d’investigations. Une sorte de consensus implicite s’est généralisé pour réduire la question du changement aux questions de forme, sous le thème générique du changement matériel ou d’amélioration des conditions de vie, avec deux finalités quasi autosuffisantes, (1) le progrès par et dans les technologies d’une part, (2) le changement économique assimilé à la croissance d’autre part. Comme si le changement technologique, c’est-à-dire les instruments et les techniques pour les mettre en œuvre, épuisait à lui seul toutes les dimensions du défi. Comme si la croissance économique éprouvée à hauteur du produit intérieur brut suffisait en lui-même pour régler toutes les autres questions. Récemment, le concept de développement humain durable s’est invité pour pousser à l’avant plan les changements attendus dans les sphères sociales et politiques. C’est ainsi que les droits humains, souvent transposés dans des champs concrets, la santé, l’éducation, la sécurité, la dignité,… ont été promus au rang d’indicateurs.
2- Notre position : le changement sous la forme de ruptures dans cinq maîtrises fondamentales
Fondamentalement, la question du changement nous semble reposer sur un double quiproquo inscrit dans le concept même de changement. En effet, le premier quiproquo provient de ce que dans la culture occidentale le changement est surtout pensé en termes de produit, d’issue, de résultat et non de processus, de transformation, de transition. Notre forme de pensée comme notre langage n’est pas outillé pour penser la transition. Le second paradoxe nait du fait que le mot condense deux perspectives pourtant totalement étrangères, d’une part celle qui consiste à faire autrement la même chose et, d’autre part, celle qui envisage de faire autre chose, radicalement autre chose, comme passer du feu à l’eau. Dans le premier cas, il s’agit d’un changement dans la continuité, dans le second cas on a véritablement affaire à une rupture. Nous pensons que, pour l’essentiel, les efforts déployés depuis près de 50 ans sous l’étendard du changement, n’ont rien fait d’autre que de s’efforcer de faire autrement la même chose. Certes les formes et les conditions du "vivre ensemble" ont sans doute totalement changé (la démographie, l’urbanisation, l’économie, les diverses révolutions technologiques,…) mais ni les fondements, ni les rationalités, c’est-à-dire ni les manières de comprendre, ni davantage celle de construire le sens ne changent. Or, selon nous, c’est là que pourrait résider le sens profond d’une perspective de développement tiré par le changement. Pour notre part, nous n’envisageons le changement qu’à la lumière de ruptures non pas de formes mais de sens, de fonctionnement, de façon d’être, d’apprendre, de vivre. Ce que nous appelons parfois le changement de second ordre. C’est pourquoi, s’agissant du développement, il s’agira de changements à hauteur des mécanismes qui maintiennent ou amplifient les phénomènes sur lesquels portent les efforts des développeurs.
Depuis quelques années, nous avons pris l’habitude considérer le changement dans cinq domaines ou, plus exactement, en lien avec cinq maîtrises particulièrement centrales dans le champ du développement : maîtrise de la réflexion (penser, concevoir, analyser efficacement, apprendre à apprendre), maîtrise de la régulation (produire les règles et les normes), maîtrise de la prise d’initiatives (entreprendre, créer, innover), maîtrise de la décision (concevoir, prendre, contrôler, évaluer et faire évoluer des décisions) et maîtrise de la négociation. Le terme de "maîtrise" renvoie à deux points de vue indissociables, d’une part la maîtrise technique, le fait d’être compétent techniquement (on "sait" comment faire) et, d’autre part, la maîtrise politique, le fait d’avoir la force, l’autorité et le pouvoir de le faire. Pour nous, parler de changement dans le champ du développement revient à se demander comment et dans quelle mesure les acteurs font des progrès, tant techniquement que politiquement, dans ces cinq maîtrises fondamentales. Nous postulons que tous les autres changements, notamment l’amélioration des conditions matérielles de vie, dépendent étroitement des progrès effectués à hauteur de ces cinq maîtrises.
Nous serions incomplets si nous n’ajoutions pas aussitôt une dimension culturelle : la notion même de changement est discutable au point qu’elle peut se trouver absente du vocabulaire des langues vernaculaires ou, au contraire, présenter des nuances extrêmement diverses dans d’autres. Il arrive donc, sans doute plus fréquemment qu’on ne le pense, que la perspective qu’elle évoque ne corresponde à aucun équivalent dans les langues vernaculaires, comme si le changement était absent du répertoire linguistique. Si les gens ne possèdent pas les mots du changement dans les langues qu’ils utilisent chaque jour là où ils vivent, il n’est pas étonnant de découvrir qu’ils éprouvent des difficultés à communiquer avec les agents porteurs de projet de changements. Au contraire, là où le changement a fait l’objet d’investissements plus profonds et forts différents de ceux que l’on observe chez nous (en Asie par exemple), les mots ne manquent pas mais traduisent une préoccupation bien différente : les transformations silencieuses et immanentes. Celles que l’on ne perçoit pas mais qui en définitive déterminent l’essentiel (comme l’eau ou le vent érodant et formant les paysages). Moins conçu comme en termes de rupture, la pensée du changement est alors orientée vers la permanence du changement (il y a une seule chose qui ne change jamais, c’est qu’il y aura toujours du changement).
3- Notre stratégie en matière de changement
Elle se résume en une expression unique désormais banale à Inter-Mondes : faire coup double. Tous les champs d’action, quels qu’ils soient, sectoriel ou général, offrent la possibilité de travailler directement sur une ou plusieurs de ces maîtrises. Ainsi, assez paradoxalement, les champs d’activité les plus techniques, tels que la lutte antiérosive, la multiplication végétative des essences fruitières, la lutte contre le sida ou la nutrition des nourrissons, se prêtent particulièrement bien pour attaquer des questions sociales ou politiques. Pourquoi ? Simplement parce que la nécessité opérationnelle d’une action dans le champ politique, c’est-à-dire en lien direct avec l’une ou l’autre des cinq maîtrises, s’imposent presque naturellement. En effet, comment mener la lutte anti-érosive à grande échelle sans décision sur l’usage de l’espace, sans négociation entre acteurs porteurs d’enjeux contradictoires, sans production de règles et de normes en rapport avec les aménagements… ? Comment reboiser, même avec des fruitiers, sans affronter les questions foncières, et donc immanquablement en adressant frontalement des questions de décision, de prise d’initiatives, de négociation… ? Même la nutrition des nourrissons, pourtant à première vue loin de toute perspective socio-politique, du fait que, pour réussir, elle affecte immédiatement les relations entre époux au sein du couple, ou entre co-épouses dans une même concession, n’échappent pas à la possibilité de travailler en profondeur l’une des cinq maîtrises.
4- En pratique…
Le lecteur pourra trouver toutes une série d’applications pratiques dans la partie relative à nos activités antérieures ou en cours.
Les points de repères d’Inter-Mondes
Réflexion en cours à Inter-Mondes sur le changement